Jonathan HAIDT, l’auteur de L’hypothèse du bonheur, psychologue d'Université, est connu pour avoir soutenu que nos jugements moraux sont comme des jugements esthétiques. Quand vous êtes face à un tableau, vous savez généralement instantanément si vous l’aimez. Notre jugement moral fonctionne un peu de cette façon, nos sentiments viennent en premier et les raisons sont inventées à la volée pour les justifier ou les renier. “Quand il s’agit de prendre des décisions, nous ne nous basons pas sur la rationalité, mais au contraire, sur nos passions”.
NOUS SOMMES PLUS AVOCAT QUE JUGE, cherchant à justifier notre conviction. Notre rationalité est une rationalité de façade, comme le disait Benjamin Franklin : “Il est commode d’être un animal raisonnable, qui sait trouver ou forger une raison, pour justifier tout ce qu’il peut avoir envie de faire !”
NOUS NE JUGEONS PAS SANS BIAIS
Une équipe d'experts en psychologie a travaillé à observer le processus mental dans les décisions des juges concernant des affaires de libération conditionnelle.
ETUDE SUR LES AUDIENCES DES JUGES DE NEW YORK
On a analysé, dans l'état de New-York, les résultats de 1112 audiences de demandes de libération conditionnelle provenant des prisons sur une période de 10 mois, réalisés par 8 juges ayant en moyenne 22 années d’ancienneté. Chaque juge prend par jour une décision sur 14 à 35 cas, consacrant en moyenne quelques 6 minutes par décision… Un stakhanovisme qui n’est pas sans conséquence…
Le résultat de cette étude est terriblement accablant, car il montre que la disponibilité cognitive des juges a un effet majeur sur la probabilité d’être ou non remis en liberté. En début de journée ou après une pause, le juge est plus clément qu’en fin de journée ou qu’après une longue série de décisions. Plus il est fatigué, plus son cerveau est susceptible d’opter pour le choix le plus simple : le refus de la libération conditionnelle.
Bien sûr, les juges ont moins accordé de libération conditionnelle aux détenus récidivistes ou à ceux qui ne faisaient pas partie d’un programme de rééducation spécifique, ce qui est là assez rationnel. On a constaté que les prisonniers vus au début de chaque session étaient plus susceptibles d’être libérés sur parole que les trois derniers de chaque session, et ce, quels que soient leurs peines ou leur historique de condamnation. “Il n’existe aucun contrôle sur les décisions des juges parce que personne n’avait jamais étudié cette tendance avant.”
Ce comportement s’explique notamment par la surcharge mentale qui fait que nous avons tendance à opter pour le choix le plus facile. Nous connaissons tous ce phénomène en tant que consommateurs : quand nous avons déjà pris plusieurs décisions d’achats, nous avons tendance par finir par prendre les options par défaut. Mais cela n’a pas le même impact quand il s’agit de décisions de justice.
Les jugements moraux sont donc facilement influencés. Les juges sont des êtres humains comme les autres et leurs choix s’appuient aussi sur leurs sentiments. Néanmoins, on ne peut que souligner très justement qu' “il est impératif que les juges soient au courant de ces tendances, afin qu’ils puissent prendre des mesures pour en réduire les effets”.
On peut en déduire que nos décisions morales seront toujours façonnées par nos émotions et nos instincts... Et pour cela, il est plus que jamais essentiel de documenter nos propres pratiques, de visualiser les biais qui influencent nos choix éthiques.
Ce qui a été mis en évidence ici dans le domaine de la justice a de grandes chances d’être observé dans de nombreux autres endroits : entretiens d’embauches, jurys d’admissions divers, …
A suivre l'analyse qui est faite pour nos hommes politiques dans un deuxième volet,
Le pamphlétaire 